Protestations féminines
Michel Jondot
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Des voix musulmanes et des voix chrétiennes se confondent pour exiger d’être respectées par leurs coréligionnaires.


Une musulmane et deux chrétiennes

En décembre 2008 une jeune chanteuse, Diam’s, promise à une brillante carrière se convertissait à l’islam. C’était pour elle l’occasion de vanter la situation de la femme musulmane.

Le 31 janvier 2016 Kamel Daoud s’exprimait dans un grand journal parisien à la suite des violences sexistes dont beaucoup de femmes avaient été victimes à Cologne, lors du Jour de l’An. La plupart des coupables étaient de jeunes Maghrébins. Le romancier algérien diagnostiquait dans ces faits regrettables « la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman, le rapport malade à la femme, au corps et au désir ». L’article déclenchait de vives réactions parmi un groupe d’historiens et d’anthropologues « lui reprochant son culturalisme, ses clichés orientalistes, son essentialisme ».

Face à ces deux événements Fawzia Zouari a réagi. Elle a pris la défense de l’auteur incriminé contre ceux qui, selon elle, se faisaient « les alliés des islamistes sous couvert de philosopher ». Face à la condition de la femme musulmane que vante la jeune convertie, elle écrit un livre de protestation : « Je ne suis pas Diam’s ».

Fawzia est une journaliste et une romancière de talent, d’origine tunisienne, très attentive à ses coreligionnaires immigrées. Elle a connu elle-même la pression, dans certains milieux tunisiens, exercée par les mères sur les filles pour les tenir à l’écart de toute promotion intellectuelle, de toute responsabilité sociale, de toute relation masculine. Remarquablement insérée dans la culture française, elle est une excellente intermédiaire entre la culture du Maghreb et celle de la France.

Très sévère à l’égard de la situation de l’islam en France comme dans le monde, il se trouve que Fawzia Zouari, par rapport à l’islam auquel elle appartient, porte le même jugement que bien des chrétiennes féministes à l’égard de la morale de l’Eglise. En témoigne, par exemple, le livre récent de Maud Amandier et Alice Chablis (« Le Déni » ; Bayard 2014), préfacé par Joseph Moingt, un théologien renommé.


A propos du voile

La parenté s’affirme d’abord sur un point qui risque de surprendre. Les chrétiennes dénoncent la pratique du voile qui s’est prolongée, dans les milieux catholiques, jusqu’aux années 60 en France. Elle était préconisée par le pape en 1917 : les femmes « doivent porter un voile sur la tête et être habillées avec modestie, particulièrement lorsqu’elles s’approchent de la table du Seigneur ». On nous fait remarquer que, sous l’impulsion de Benoît XVI, le port de la mantille s’est réintroduit et bien des religieuses continuent à vivre la tête soigneusement couverte. Il s’agit là d’une marque de soumission de la femme au mari ou aux autorités religieuses, comme il se doit dans une société patriarcale. Le mot latin, pour désigner l’acte de se marier dans la société romaine où l’homme avait droit de vie et de mort sur tous les siens, signifie «  prendre le voile » : « nubere : se marier » vient de « nebula » c’est-à-dire « voile fin ». Ainsi est réalisé l’abandon par l’épouse de sa liberté à son mari, ainsi est affirmée sa dépendance à l’égard d’un maître.

Bien des musulmanes prétendent affirmer leur liberté en se voilant. « Je porte le voile de mon plein gré et m’étonne d’être méprisée pour cela  ». A Diam’s, la jeune chanteuse convertie, Fawzia réplique que si elle se soumet aux impératifs de l’islam en décidant de porter le voile, il lui faut accepter, pour être une croyante soumise comme on le lui demande, d’être châtiée si elle se rebelle contre son mari ou se refuse à lui. Elle se doit de cesser de publier ses livres pour raconter sa conversion et sa vie privée, comme elle le fait. En islam, surtout si on est femme, il ne faut pas dévoiler son intimité. En prenant parti, dans la querelle entre Kamel Daoud et les rédacteurs de la lettre qui le contestaient, Fawzia approuve ces propos du romancier algérien : « La femme est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée ». Contre cet enfermement, la romancière prétend combattre : il s’agit « d‘éveiller les consciences sur le poids des tabous spécifiques et les maux de notre société en attente de liberté ». Elle dénonce l’inconscience de la chanteuse qui prétend que le voile, loin d’être un signe d’aliénation, est un signe de liberté : « Ce n’est pas un refus d’émancipation, affirme Diam’s...Nous ne sommes pas privées de liberté, nous nous voilons de notre propre chef ! » Fawzia lui rétorque qu’au nom de la laïcité on adopte un vêtement qui en est la négation ! Il est malhonnête de se servir des propos d’une société laïque, éprise de liberté, pour justifier un comportement religieux qui offense cette laïcité en prônant la servitude. Qu’on le veuille ou non, porter le voile est un acte d’obéissance à l’islamisme. Il faut « montrer son imposture qui consiste à opérer une inversion des principes de la République pour les dévoyer à son profit ».


Le pouvoir aux mains de l’homme

D’où vient cette absence de liberté ? La musulmane et les chrétiennes ont le même diagnostic : en islam comme dans l’Eglise, le pouvoir est dans les mains de l’homme. Il s’agit d’échapper à ce que Fawzia appelle un véritable « diktat théologique ». Elle fait remarquer que de les avoir écartées de toutes les responsabilités on ne peut attribuer à aucune d’entre elles une œuvre importante, qu’elle soit d’ordre religieux, scientifique, littéraire ou artistique. L’islam ne connaît pas de clergé. Libre, en principe, à l’égard de toute autorité religieuse, on s’adresse à Dieu sans intermédiaire. Comment se fait-il que le musulman soit engoncé dans un véritable carcan d’interdits ? En France où la démocratie est une valeur unanimement reconnue pourquoi les musulmans ne réussissent-ils pas à reconnaître que femmes et hommes ont les mêmes droits et les mêmes devoirs ? Et pourquoi, en France, ne trouve-t-on pas d’imams féminins ?

Joseph Moingt qui a préfacé « Le Déni » revient souvent sur le fait qu’au départ, sous l’impulsion de Jésus, la première communauté chrétienne a inventé un mode de vie où étaient dépassées toutes les oppositions de la société : juifs et étrangers, maîtres et esclaves, hommes et femmes. Le clergé n’existait pas encore. Les auteures du livre évoquent avec sérieux la mise en place d’un système de pouvoir. Elles font remarquer qu’il a fallu attendre la fin du second siècle pour qu’émergent prêtres et évêques et c’est après la conversion de l’Empereur Constantin que l’Evêque de Rome commença à tenter d’imposer son emprise. La primauté du pape s’affirma absolue avec la réforme de Grégoire le Grand au XIème siècle. Ainsi s’est imposé un type de relations hiérarchiques depuis le Pontife au pouvoir suprême jusqu’au dernier des baptisés en passant par les évêques et les prêtres. Ce pouvoir du clergé sur le peuple, c’est-à-dire sur les laïcs, s’est mis en place en même temps que s’imposaient les rapports de soumission de la femme à l’égard du mari. Celle-ci cesse d’être sœur : on l’écarte de tout pouvoir sur qui que ce soit. Cette façon de voir n’a rien d’archaïque : le texte est truffé de citations de Jean-Paul II qui s’efforce de la justifier, s’écartant ainsi de la volonté de Jésus telle que l’avaient comprise les premiers disciples. Ce qui reste à la femme est clairement désigné : elle est vouée au service et le pouvoir est réservé aux hommes. Une phrase malicieuse est affichée sur la couverture qui résume admirablement le livre : « Ils sont au pouvoir elles sont au service. » Et pourquoi, dans l’Eglise romaine, ne trouve-t-on pas de femmes qui soient prêtres ?


Le sexe et les religions

Aux dires de Jean-Paul II, la distinction des sexes est une réalité biologique que l’Eglise se doit de contrôler. La sexualité est un domaine où les deux principales religions de France n’ont rien à envier l’une de l’autre. La morale catholique « diabolise » la sexualité qui doit rester cachée. En ce domaine elle estime devoir dénoncer ce qui à ses yeux est péché. Aucune relation sexuelle n’est autorisée hors du mariage, qu’il s’agisse des célibataires, des personnes veuves ou divorcées. Le mariage est présenté abstraction faite de toute sexualité. L’épouse est invitée à contempler Marie ; sa virginité est un modèle et sa soumission (« fiat  ») doit servir d’exemple à toutes les femmes. Comme elle la femme a le choix entre deux modèles : la virginité et la maternité. Les auteures prétendent que ces deux situations rassurent les hommes.

« L’obsession du sexe voile les femmes, reconstitue les parents et relance les marchés d’esclaves » : ainsi parle Fawzia dans le discours qu’elle adresse à Diam’s. Cette conviction lui a permis de bien comprendre le message de Kamel Daoud à propos des événements de Cologne. Celui-ci prétend que les immigrés venus du Maghreb ou d’un pays arabe sont imprégnés d’une culture que les pays d’accueil ne prennent pas en compte. Il ne suffit pas de leur donner un statut, il faut tenir compte de leur différence née de leur rapport à Dieu et à la femme : «  la sexualité est la plus grande misère dans le pays d’Allah. » Le corps de la femme, en effet, appartient au père comme au fils, au mari, à la patrie et pas à elle qui est dans sa chair comme dans un pays étranger. Cette particularité musulmane explique qu’en Occident, la femme soit méprisée comme on l’a vu en Allemagne à la St Sylvestre. L’Occident a réagi parce qu’il considérait que la modernité dont il se réclame était bafouée mais, pour les agresseurs, il ne s’agissait guère que d’un divertissement. En s’en prenant aux intellectuels qui ont contesté Kamel, Fawzia insiste et précise : « Les femmes sont obligées d’arriver vierges au mariage et les garçons célibataires sont rendus fous par la frustration. La loi religieuse, appuyée souvent par la loi civile, ne permet pas à un homme et à une femme d’avoir une relation physique avant le mariage. » A propos de la virginité, cette alliée de Daoud rapporte une jolie histoire qui la concerne. Née dans un village, elle raconte le désarroi de sa maman lorsqu’il fut décidé, contre sa volonté, qu’elle quitterait la maison pour aller étudier en ville. Celle-ci fit appel à une sorte de sorcière qui vint réciter quelques incantations et pratiquer quelques sortilèges destinés à écarter tout ce qui risquerait de menacer sa vertu.

L’auteure du texte adressé à la chanteuse Diam’s souligne la volonté de cette dernière de retourner vivre au foyer. Mais, lui demande-t-on, n’est-ce pas se soumettre à la prédication des imams conservateurs ? N’est-ce pas apporter de l’eau au moulin des leaders islamistes d’Algérie ? N’est-ce pas se ranger dans le camp de Jean-Marie Le Pen, sous prétexte de piété ? Lorsqu’on prétend faire œuvre pie en s’occupant de ses enfants, n’insulte-t-on pas ces nombreuses mères obligées d’aller au travail pour payer le loyer ou ces militantes qui donnent de leur temps au service de la société ?


L’interprétation des Ecritures

Fawzia s’affirme croyante. Elle estime que les musulmans, en France au moins, s’écartent du message du Coran ; elle regrette les périodes où l’islam, fidèle à ses origines, permettait un véritable humanisme. « Le Déni  », lui aussi, dénonce les lectures que la hiérarchie a faites et continue de faire de l’Ecriture au fil des siècles. La survalorisation de Marie dans la piété catholique en est la plus belle manifestation. Un texte de St Paul retient l’attention de nos deux féministes catholiques. St Paul, dans la Première lettre aux chrétiens de Corinthe, parle des relations du Christ à l’Eglise : il l’a aimée et s’est donné à elle. L’apôtre voit dans ce rapport une image du lien entre l’homme et son épouse. L’amour, certes, doit les lier mais l’amour a sa source dans le mari. L’amour vient d’en-haut et l’époux a pour fonction de symboliser cette hauteur. Jean-Paul II l’a rappelé comme l’indique la citation extraite d’un de ses textes : « Parce que l’amour divin du Christ est un amour d’époux, il est le paradigme de tout amour humain. » (Mulieris dignitatem n° 25)

Dans la préface au livre « Déni », Joseph Moingt reconnaît la pertinence de la critique que font les auteures concertant le texte de la Genèse : il est profondément regrettable que l’Eglise catholique éclaire la condition féminine par un mythe qui reflète une société archaïque et patriarcale. Il concède aussi que de la lettre aux chrétiens d’Ephèse on ne garde que ce qui est la marque de l’époque où elle a été écrite. Néanmoins gardons-nous de lire St Paul en faisant abstraction de ce qui est sa géniale intuition. Il en va de la relation entre l’homme et la femme, selon lui, comme de celle entre le Maître et l’esclave ou entre le Juif et le païen. Dans la société humaine, en Christ toute opposition est dépassée : les communautés chrétiennes se doivent d’être des lieux de fraternité universelle et non de domination.

Paradoxalement c’est vers une chrétienne qu’on peut se tourner pour interroger le Coran à propos de la condition féminine en islam. Sœur Lucie Pruvost est une femme qui a vécu longtemps en Algérie. Juriste de formation elle s’est inquiétée de la contradiction dans laquelle ce pays s’est enfermé en 1984 en élaborant un Code de la famille. « Dans une Algérie qui se voulait musulmane, on était pris en tenailles – selon elle  - entre deux projets de société jamais réellement définis, mais pourtant vigoureusement revendiqués par leurs protagonistes. L’un, moderniste, paraissait vouloir entraîner le pays sur les voies de la laïcité et le plonger dans l’occidentalisation. L’autre, apparemment plus respectueux des éléments fondamentaux de l’identité nationale, selon l’expression consacrée, voulait en sauvegarder les composantes essentielles, l’islam en tout premier lieu. » Dans son livre (« Femmes d’Algérie - société, famille et citoyenneté »), Sœur Lucie Pruvost réussit à montrer, de manière très savante, que le Coran n’est pas misogyne. Mais il fut commenté par des hommes qui l’ont inconsciemment détourné de ses objectifs. En jouant sur l’étymologie, par exemple, on en vient à dire que la femme est tirée de l’homme et que, par conséquent elle est seconde par rapport à lui. Cette thèse est celle des commentateurs non celle du Livre saint.


Quel avenir peut-on espérer ?

Un certain islam, l’Algérie et bien des courants en France en apportent la preuve, a du mal à rejoindre la modernité. De même la morale de l’Eglise ne veut pas adopter les comportements sexuels de la société qui sont souvent imposés par les conditions de vie contemporaines. Il ne s’agit pas seulement des discours de la hiérarchie mais des comportements de bien des baptisés. On refuse l’avortement et on est méfiant sur les moyens de limiter les naissances ; on écarte les divorcés et les couples homosexuels ou non mariés. Une musulmane et des chrétiennes dénoncent cette situation. Faut-il s’attendre à ce que les religions officielles rejoignent la morale de la société ?

Sœur Lucie Pruvost se réfère à un penseur du siècle dernier, Tahar Haddad. Ce Tunisien souligne que l’islam est, en son fond, religion du changement et du progrès. Le Coran libérait la femme arabe qu’on écartait de tout droit : il apportait des limites à la polygamie, permettait que chacune ait une part d’héritage et que son témoignage puisse être reçu. Certes ces droits étaient réduits par rapport à ceux de l’homme mais ils étaient la marque d’un changement profond. De même, la lecture du Coran s’efforce de repérer ce qu’on appelle les versets abrogeants et les versets abrogés : la Révélation, en effet, est une avancée où, s’arrachant au passé, on entre sans cesse, autour du Prophète, dans le changement. Ne faudrait-il pas regretter que le souci des Oulémas soit de retrouver le passé en refusant de voir les appels d’un temps nouveau ? Telle est la question que soulève son livre (« Notre femme : la législation islamique et la société »). Il faut espérer, si l’on souhaite entendre les appels d’aujourd’hui, qu’un nouveau printemps arabe la fasse renaître.

Un texte du Pape François, semble-t-il, peut éclairer ces réactions musulmanes et chrétiennes. Dans son Exhortation « Amoris laetitia » le Souverain Pontife tient des propos assez paradoxaux. Par un certain côté il rappelle les exigences de la morale traditionnelle : condamnation de l’avortement, limitation du contrôle des naissances, rôle de la femme au foyer mais, d’un autre côté, il fait apparaître une loi plus importante, celle de la charité. Au nom de cette dernière chacun est renvoyé à sa conscience en fonction des circonstances sans qu’il soit question de sanctionner ses décisions. On peut supposer qu’en islam le recours à la miséricorde peut avoir le même effet. L’amour rend libre  ! Si chaque croyante use de cette liberté, les lois changeront. Quoi qu’en disent les Pontifes ou les Oulémas, les interdits et les comportements peuvent se modifier : en islam comme en christianisme on en est venu à combattre l’esclavage. En islam comme en christianisme on peut espérer que la femme soit libérée de toute aliénation.

Michel Jondot


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