Questions de cultures

Les Thés de Gennevilliers
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Comment traite-t-on les « vieux » en France ? Comment vit-on ou regarde-t-on cette phase de la vie ? Quels liens existent entre les générations ? Dysfonctionnent-ils ? Si oui, pourquoi et comment y remédier ?

L’équipe est, cette fois, un peu déséquilibrée : 4 musulmans pour 9 chrétiens. Une participante athée et une chrétienne, retenues par des événements importants, se sont excusées. Nous sommes le dernier samedi du ramadan, réunis à la mosquée de Gennevilliers où un grand nombre de musulmans s’active pour fournir un panier repas à un nombre sans cesse grandissant de personnes dans le besoin, ce qui explique leur absence. Les chrétiens refusent, par solidarité avec le jeûne des musulmans, le thé traditionnel qui leur est proposé. Parmi les 13 participants, les 4 musulmans et 3 chrétiens sont loin de l’âge de la retraite. Les 6 chrétiens qui l’ont atteint ont tous moins de 75 ans.


Les différences d’appréhension des « vieux » ne sont pas religieuses mais culturelles

Nous constatons d’emblée de grandes similitudes entre l’islam et le christianisme sur la manière de considérer les personnes âgées. Dans ces deux religions, leur place est à honorer. Une musulmane : « Nous sommes là pour prendre soin de nos aînés. Beaucoup de versets coraniques et de hadiths vont dans ce sens. Le Prophète dit, par exemple, que celui qui n’est pas clément avec les enfants et bienveillant avec les personnes âgées ne fait pas partie de sa communauté. Dieu nous a créés faibles, puis nous devenons forts avant de redevenir faibles. C’est le développement logique de l’être humain. En islam, les forts ont le devoir de s’occuper des faibles. Un chrétien : « Dans la Bible, le commandement ‘Honore ton père et ta mère’ est une constante. Nous avons à les honorer parce qu’ils nous ont donné la vie. Les enfants n’ont pas un devoir à leur égard comme on l’aurait pour quelqu’un qu’il faudrait rembourser du cadeau qu’il nous a fait. Ils ont à prendre soin d’eux gratuitement, comme ils ont reçu d’eux la vie gratuitement. Le Pape François a dit de très belles choses sur le lien entre petits-enfants et grands-parents, non seulement sur la transmission de valeurs mais aussi sur la communication de leurs racines aux petits-enfants. »

Si les différences ne sont pas religieuses, elles existent cependant mais elles sont d’ordre culturel : Un chrétien : « Je vis en France depuis l’enfance mais une grande partie de ma famille vit au Liban. Que l’on soit musulmans ou chrétiens, nous y considérons les anciens d’une façon très différente de celle qu’on trouve en France. Par exemple, au Liban personne ne fait la différence entre des personnes devenues dépendantes et les autres. Des enfants sont dépendants et des personnes âgées aussi. Cela ne pose aucun problème. Ils appartiennent à une famille et le cercle familial permet que se construisent les individus. Lorsque nous avons un repas le dimanche, des vieux, des moins vieux et des jeunes y ont chacun leur place sans problème. La famille peut d’ailleurs s’élargir aux amis et réciproquement : au début de mon mariage, je ne comprenais pas que ma femme fasse une différence en émettant des doutes sur l’opportunité d’inviter ma mère âgée lors d’un repas entre amis plus ou moins du même âge. Pour moi la différence d’âge n’est pas un problème. » Un musulman : « Ce qu’on dit en France du 3ème et du 4ème âge n’existe pas chez nous au Maghreb. Mon père et ma mère ont été hyper actifs jusqu’à un âge très avancé. Je n’ai jamais considéré mon père comme un vieux quand il a atteint l’âge de la retraite. Je n’en ai pris conscience que, dans leur extrême vieillesse, lorsqu’ils n’ont plus été capables de vivre seuls. A l’inverse, j’ai été très choqué lorsque l’un de mes collègues m’a dit qu’il pouvait enfin partir en vacances tranquille puisqu’il avait ‘déposé’ ses parents dans un EHPAD pour les mois d’été… comme on dépose un paquet. » Un autre musulman  : « Quand j’entends dire ici que les personnes âgées « coûtent » à la société, je peux le comprendre mais je suis choqué. Chez nous, on fait un roulement pour assister nos parents et cela ne nous coûte pas de le faire, même lorsque nous les aidons financièrement. »

Musulmans et chrétiens constatent ensemble que la manière d’appréhender la place des personnes âgées tient, moins à la France, qu’au mode de vie occidental qui se distingue non seulement de ceux du Proche-Orient et du Maghreb mais aussi de ceux d’Afrique sub-saharienne, ou d’autres parties du monde y compris de personnes vivant dans l’Europe de l’Est. Une chrétienne signale que, lorsqu’elle va en Roumanie, dans la famille de ses beaux-parents, elle constate une très grande différence dans la manière dont les personnes âgées se situent : par exemple, leur honneur est de bien recevoir et elles n’admettraient pas qu’on vienne pour les aider. Ceux qui – issus de l’immigration – ont fondé une famille en France, tout en constatant la différence culturelle, sont contraints de s’adapter. Une musulmane : « Il y a un vrai changement et une adaptation qui se fait. Par exemple, ce ne sont plus les enfants qui viennent chez les grands-parents mais les enfants qui, à tour de rôle, se relaient pour maintenir les parents à domicile. Par ailleurs, le fait que dans un couple, tous les deux travaillent fait qu’on a moins de temps. La question est celle de la faisabilité : même si on veut tout faire pour eux, est-ce qu’on le peut ? »

Dans la société française – comme dans tout l’Occident – les logements qui ont une grande surface, en ville, sont très chers. Le couple travaille, les familles nombreuses sont très rares même dans la génération, issue de l’immigration. Toutes ces conditions socio-économiques influent sur la relation qui peut se forger avec les personnes âgées et tend à modifier la perception que l’on se fait du 3ème et du 4ème âge. Il faut également distinguer la situation des travailleurs immigrés, par exemple des Somaliens employés comme main-d’œuvre dans des fermes agricoles, de ceux dont la famille réside en France, qu’ils soient ou non issus de l’immigration. Il est clair que pour les premiers, la relation avec des personnes plus âgées se traduit par l’envoi d’argent au pays pour participer à la vie de la famille.


De nouvelles questions apparues avec la pandémie

Un chrétien (retraité) : « Au cours de cette crise, j’ai eu tendance à penser qu’on fait trop de place aux vieux. Est-il légitime d’arrêter la vie d’un pays pour prolonger la leur ? Il y a un moment où une personne devient totalement dépendante et cette dépendance coûte cher à la société. On n’ose pas poser la question des personnes très âgées en termes d’argent mais c’est pourtant là aussi qu’elle se pose. Les jeunes, durant cette période, ont eu à porter le poids de ce choix. » Un autre chrétien : « On n’aurait jamais osé se poser la question dans ces termes il y a deux ans. En tant que chrétien, nous avons plutôt des discours de prise en charge de la dépendance, de reconnaissance de la dignité de toute personne en particulier des plus faibles. Je ne nie pas la pertinence de la question mais elle est très gênante. » Une musulmane précise que le gain, en islam, ne se calcule pas seulement en termes financiers  : « Dans la culture arabo-musulmane, s’occuper de personnes dépendantes est aussi une manière de gagner son paradis. Une de mes tantes s’est occupée de sa belle-mère alitée pendant une dizaine d’années et elle s’en est réjoui. »

Un chrétien : « Si nous avons la perception, en France, de ce que les vieux prennent la place des jeunes c’est aussi parce que nous vivons dans une société où l’idéal est la jeunesse : on veut être jeune jusqu’au bout, les grands-mères se font faire des liftings pour ressembler à leurs petites-filles. Ne pas vieillir, c’est être perçu comme ne prenant pas la place des autres. » Un autre chrétien  : « Cette nouvelle perception de la place des vieux n’est pas seulement liée à la pandémie. Elle a principalement été créée par l’exode rural. Je n’ai pas envie de voir traiter la question intergénérationnelle sous l’aspect uniquement financier. La dimension religieuse rappelle que tout être humain est digne de considération jusqu’au bout. » Une chrétienne : « Le problème est de penser cette relation intergénérationnelle : nous n’avons pas envie de perdre nos parents et nos enfants n’ont pas envie de perdre leurs grands-parents. » Un musulman : « La vieillesse et la mort ne sont pas traités de la même manière au niveau citoyen et religieux. Je suis chargé, par la mosquée, des rites funéraires. Les musulmans ne sont pas enterrés dans un cercueil mais dans un linceul qui laisse apparaître les formes du corps. Il n’y a pas de secret et il est important pour nous que les enfants encore jeunes s’apprivoisent ainsi avec la mort. Avec la Covid, toutes les relations ont été impossibles avant et après la mort. Le fait que ce soit très difficile à vivre montre un enjeu bien plus profond que des questions économiques. »


En quête de reconnaissance sociale

Un chrétien (retraité) : « Je voudrais aborder la question sous un biais plus personnel. La retraite est pour moi un moment très central : alors que le travail a occupé pour moi une très grande partie de mon temps et de mon désir, tout d’un coup plus rien. On a une fonction, une compétence, une légitimité qui disparaissent d’un coup. On sent qu’on se retire un peu du monde et ce retrait n’est pas volontaire. Nous sommes dans une société où la performance tient une place énorme. Or, avec l’âge, nous sommes moins performants non seulement physiquement mais nous sommes en marge des problèmes qui agitent le monde. Je prends un plaisir incroyable quand je suis amené à faire du bricolage avec des jeunes, en général mes enfants. Si j’apporte au moins cela comme compétence, c’est déjà cela mais, par rapport aux années où j’étais au travail, ce n’est vraiment pas grand-chose. »

Une discussion s’engage sur, d’une part, le fait que l’âge de la retraite est le début d’une nouvelle existence qui peut durer encore 20, 30 ou 40 ans. Il faut distinguer les jeunes retraités et ceux qui deviennent dépendants. Le monde associatif repose en très grande partie sur des retraités. Un autre type de reconnaissance sociale s’y joue même s’il faut regretter que l’État et la société ne mettent pas suffisamment en valeur leur travail qui, pour n’être pas rémunéré, n’en est pas moins indispensable. Un musulman et une chrétienne soulignent le fait que la reconnaissance sociale est liée en très grande partie au travail salarié alors qu’il n’y a pas de travail pour tous aujourd’hui. Un candidat à la Présidence de la République avait proposé de changer de perspective en assurant un revenu minimum pour tous. Cette proposition n’a pas été retenue. Pourtant le fait d’une part de valoriser le travail associatif, d’autre part de ne pas lier salaire et emploi permettrait qu’on ait moins peur de passer à la retraite et donc qu’on hésite moins à y partir tôt, libérant ainsi des places pour les jeunes. Une chrétienne ajoute : « Ce problème de la reconnaissance sociale liée au travail rémunéré me semble bien masculin. Bien que la plupart des femmes ait un emploi salarié aujourd’hui, elles ont aussi la charge d’une famille plus que les hommes. Elles ont l’habitude de ne pas seulement attacher la reconnaissance à l’exercice d’une profession. »

Une chrétienne : « Lorsqu’on interrogeait à la télévision des personnes âgées, en pleine pandémie, j’ai été étonnée du vocabulaire infantilisant qu’on employait. D’une part, il ne me viendrait pas à l’idée de parler ainsi aux personnes âgées que je connais, d’autre part j’ai l’impression que dans la culture arabo-musulmane il y a une sorte de réflexe d’honorer les anciens qui est souvent étranger à la culture Occidentale. » Une musulmane : « Effectivement, cette sorte d’infantilisation n’existe pas chez nous. Par ailleurs, il me semble qu’on sait mal s’ajuster, en France, aux changements liés au grand âge. On ne les connaît pas bien et, du coup, on a du mal à avoir de l’empathie. »


La transmission entre générations

Un musulman : « À un niveau culturel, nous avons absolument besoin des personnes âgées : elles sont la mémoire vivante de nos familles, de nos peuples. On peut lire des tas de livres sur le massacre des Algériens jetés à la Seine alors qu’ils manifestaient pacifiquement le 17 octobre 1961, c’est très différent de l’entendre raconté par des témoins. Nous avons besoin de la mémoire des immigrés qui ont vécu dans les bidonvilles de Nanterre. Les personnes de la génération qui nous a précédée sont des livres vivants pour nous et nos enfants. Il faut aller les chercher avant qu’ils ne s’en aillent. » Une chrétienne : « Ce qui me semblerait une différence entre la culture occidentales et d’autres cultures repose sur le fait qu’ici la personne est reconnue d’abord en fonction de ce qu’elle fait, ailleurs la personne âgée est souvent reconnue comme un sage dont on a à apprendre. Nous sommes dans une culture qui change tout le temps, où les technologies sont maîtrisées par les plus jeunes, ce qui pousse les personnes âgées à dire d’avantage ce qu’elles ne savent pas que ce qu’elles savent. Moi-même je ne sollicite pas mes parents pour qu’ils me parlent de leur expérience ou de l’histoire de notre famille.  » Un chrétien : « Je me rends compte que mes parents avaient des foules de questions à poser à leurs parents et qu’ils ne l’ont pas fait. Nous ne le faisons pas plus qu’eux. Peut-être est-ce aux personnes âgées d’interrompre cette «  chaîne de non-transmission » en osant parler à leurs enfants et petits-enfants, sans craindre de les ennuyer avec ces histoires du passé. Croyez bien que si cela nous ennuie, on saura vous le faire comprendre et que s’il y a du désir, la mayonnaise prendra. »

Une chrétienne : « On a toujours dit que les valeurs se transmettent de génération en génération mais il y a eu une telle coupure, à partir du 20ème siècle, que les « valeurs » deviennent bien difficiles à transmettre à nos enfants. A l’inverse, eux-mêmes nous apportent des aspects auxquels on ne pensait pas : par exemple, ce sont quand même d’abord les jeunes qui ont ouvert la conscience sur le respect dû à la planète. Au niveau religieux, alors que je pensais que la transmission se ferait relativement facilement, ce n’est pas le cas. Les jeunes sont souvent dans un monde très « matérialiste », parfois au sens noble du terme puisque c’est ce qui les ouvre à la dimension écologique. Que transmet-on à nos enfants ? Ils ne nous le disent pas plus que nous ne l’avons dit à nos parents. Mais je me pose beaucoup de questions. »

Au fil de la discussion, la question des conditions offertes en France aux personnes très âgées s’est posée. Personne n’a envie de terminer sa vie dans un EHPAD mais un chrétien ajoute : « Je n’ai pas du tout envie de finir ma vie dans cette sorte d’établissement mais j’ai encore moins envie d’être à la charge de mes enfants. » On remarque qu’outre les aides de l’État, de nombreuses associations existent dont le but est de nouer des relations avec des personnes âgées isolées, telles que les Petits Frères des Pauvres, le Secours Islamique ou les Conférence Saint Vincent chez les chrétiens. Un musulman fait allusion aux très nombreuses possibilité proposées en France pour assurer le maintien à domicile de personnes mêmes très dépendantes. Cependant il n’existe pas de service qui coordonne ces différentes possibilités et le fait de les mettre en place relève du parcours du combattant. Néanmoins lui-même et ses 7 autres frères et sœurs y sont arrivés. Leurs parents peuvent ainsi demeurer ensemble dans leur cadre de vie habituel, ce qui est incomparablement plus humain que la vie en EHPAD. Mais pour cela, il faut une famille nombreuse, capable de faire face à l’absence inopinée du personnel et à tous les imprévus… Il existe encore en France de ces familles nombreuses profondément soudées mais on les trouve davantage en milieu maghrébin qu’occidental. Comme nous le disions au départ, la différence sur ce point ne tient pas tant à la religion qu’à la culture.

L’équipe des « Thés »

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